Jusqu’ici tout va bien.

Des chutes de neige abyssales, environ 4 mètres de cumul en moins d’un mois. Que même les anciens – aisément reconnaissables à leur couperose tirant vers le violet cramoisi – disent qu’ « on avions point vu d’ça d’puis trinte ans ». Apeurés par les bulletins météo et le risque d’avalanche gelé au niveau maximum, les touristes libèrent la zone de jeu aux saisonniers, aux locaux, à tous ceux qui savent. Les hors-pistes restent magnifiquement épargnés, les forêts sont belles à couper le souffle.

Wood snow

Les vacances scolaires, les perles.

Le ballet des voitures bloquées qui s’obstinent à patiner rageusement sur place. Les touristes, parfaitement sidérés de voir « qu’il y a de la neige et qu’il fait froid, c’est vraiment difficile à supporter ». Tocard, quand t’as lâché un chèque de caution de 1000€ pour ton appart à La Plagne il y a 3 mois, tu t’es dit qu’il fallait que tu te rachètes un maillot de bain?

Hell, les clients, toujours aussi priceless.

Les Parisiennes qui veulent changer leurs pompes de ski parce que « elles me vont bien, mais ce blanc jure avec l’écru de ma combinaison Dior, c’est juste impossible » et à qui t’as juste envie de dire que quand on skie comme un poêle à mazout la classe on ferait mieux de se la tailler en biseau. Il y a ceux qui veulent absolument faire du snowboard avec des mocassins. Ceux qui débarquent au shop comme si ils rentraient du Vietnâm, se mettant dans un coin en position fœtale avec des yeux de possédés, qui pleurent, parce “qu’il fait froid, qu’on y voit queud’, qu’il y a un méchant snowboarder qui m’a recouvert de neige alors que j’étais tombé” (hihihi). Les russes, leurs liasses de billets, leurs femmes incroyables. Le belge que quand il sourit t’as soudainement envie de jouer du piano.

Ceux qui débarquent avec leurs 5 mômes surexcités, en Quechua de la tête aux pieds, qui ont réservé la gamme la moins chère parce que c’est beaucoup trop cher, et dont tu sens qu’ils ont bouffé des pâtes pendant un moment pour offrir cette semaine aux petits. Ceux-là même qu’on surclasse discrètement, parce qu’ils sont polis et respectueux, que leur fille de 3 ans t’as fait un sourire juste désarmant quand elle a vu que tu lui donnais des skis roses, que leur fils est tellement motivé à l’idée de commencer le snowboard qu’il veut l’essayer là tout de suite, dans le shop. Ces mecs de quartier, qui débarquent à 4 en te mettant un sbeul incroyable mais qui sont juste ravis d’être là, qui te font confiance quand tu leur deales skis et snows alors qu’eux avaient réservé ces saloperies de patinettes aka le cancer des pistes. Et qui à la fin de la semaine, comblés, te lâchent des pourboires en fume.

Mardi 3 Janvier, 09h15. Un des premiers vrais jours de beau temps depuis longtemps. Va être frais ce day off. J’attaque une face Sud déjà ouverte pour tester le manteau, je m’écarte des traces, j’appuie, ça bouge pas. Bon. Direction le Dentiste, petite série de couloirs exposée Nord-Nord-Ouest, donc ça doit le faire normalement. J’ouvre l’approche, je marche une centaine de mètres avec de la fraîche jusqu’aux cuisses, salivant d’avance. Je chausse, direction l’entrée du couloir. Je le devine plus que ne le vois comme c’est assez raide. Je sonde la neige une énième fois. C’est tassé, ça va le faire.

Premier virage. Je vois et sens la neige qui craque, devant moi, à droite et à gauche au fur-et-à-mesure que j’avance.
« Tout droit, sur la gauche à la sortie du couloir ». Je dois avoir 100, peut-être 200 mètres à faire. Ils sont interminables, je vois des traînées de neige qui me dépassent.

J’y suis. Clope.

J’ai toujours été de ceux qui pensent que le karma est une pute sans race toujours opé pour te faire chier tes dents dès que tu regardes en l’air.

Mais il y a peu, j’ai eu un revirement. Le côté pile, ce moment rare où le karma devient un genre de bombe anatomique qui vit juste à côté de chez toi et qui est en dèche de sucre pour sa pâte à crêpe. DING-DONG. Bon, il faut bien reconnaître que j’avais de la marge vu comment s’engageaient les choses – je fais bien évidemment référence au savoureux combo chien mélomane-Hell bells évoqué précédemment.

Bref, je débarque chez mon bro Toto-la-rambarde aka le colloc de la première saison (ça fait saga, j’adore), un mec aussi agréable que bordélique (et il est VRAIMENT très agréable). Il faut également savoir que Toto souffre d’une névrose heureusement assez peu courante : il s’obstine à faire du snowboard sur des bouts de bois et des barres en métal alors même qu’il y’a assez de poudreuse pour éteindre les enfers. D’où son blase, même si moi je préférais Toto-la-poutre mais lui trouvait que ça faisait trop connoté.

5 jours sans jouer, je n’y tiens plus. Direction la caisse des remontées et sa vendeuse priceless qui bave et qui louche d’un œil mais tu sais jamais lequel (une locale, vraisemblablement).

- Vendeuse Priceless : Gnééééééééééé.
- Moi : Bonjour, un forfait journée s’il vous plait.
- VP : Gné.
- Moi : Et 35 balles dans ma bouche, tiens, bim.
- VP : Gné !
- Moi : Ça va ça va je vais vous raquer, faisez pas la tronche. Si si je vous jure, là vous êtes en train de faire la tronche. Enfin j’espère. Mouais.
- VP : Gnéééé, Gné.
- Moi : Non c’est bon gardez la monnaie. Si, j’insiste.

Dehors tempête de neige, des bourrasques à 120km/h, un brouillard qui t’oblige à imaginer tes pompes. Parfait.

Lunch break, je décide d’aller saluer quelques têtes à mon ancien shop. Je tombe sur Romu aka le chef d’atelier qui farte les skis avec sa bite (J’y reviendrai. Souvent). Un Jedi du snowboard, dix milles idées de conneries à la seconde. Après m’avoir copieusement pincé le téton droit pour me signifier sa joie de me revoir, il me demande ce que je fais ici.

- Moi, vérifiant que je ne saigne pas : Je ride au lieu de chercher du taf.
- Romu : Sérieux ? On vient d’avoir un déserteur là, ça te dirait de remettre ça ? Same deal, same game.
- Moi : Tu travailles toujours à poil sous ton tablier ?
- Romu : Grave.
- Moi : Ahem. Bon, ça roule.

Cet échange que d’aucuns pourraient considérer pour le moins minimaliste est en fait lourd de sens : ça signifie pour moi un job bien payé, bien logé, du temps pour rider, la team la plus fonky de la station.

Cherry on the cake, on dirait qu’il ne va jamais s’arrêter de neiger, on doit bien en être à 1m50 de fraîche en 10 jours.

Voilà pour le karma. Je sais ce que tu te dis, il va m’arriver une merde. Ta gueule.

Tiens sinon écoute ça, ça défonce.

Je me lève difficilement. Dernière nuit avec celle qui me regarde depuis maintenant quelques jours. Elle voudra venir me voir cet hiver mais je sais déjà que je refuserai. Je reçois des messages toute la journée, des qui font rire, des qui m’attrapent à la gorge. Surtout un.

Mon homeboy Cheb arrive enfin. On charge sa tire comme si on partait au bled. Je dis au revoir. Je sens sa main et sa gorge serrée quand je l’embrasse, je sens qu’elle sent mon regard fuir.

Nous arrivons enfin dans la riante bourgade de Montorlin, ses vaches, son clocher, ses 80 âmes. Je rencontre le colocataire : représente-toi un punk d’1m95 à l’air perpétuellement endormi, un berger malinois de quelques mois à ses pieds. Il me dit qu’il s’appelle Damien mais moi je préfère l’appeler Günter, pour préserver son anonymat.

L’appart.

L’appart est de ceux qui te font te dire que finalement tu serais pas plus mal dans une prison turque. L’appart est en fait une pièce avec une salle de bain, d’environ 20 m², des radiateurs qui marchent pas parce que bon sinon c’est pas drôle, un coin cuisine avec des plaques qui marchent pas, un four qui marche pas. 2 lits, une mini-table, rlass. Il n’y a pas de porte, vu qu’il n’y a pas de pièces. Putain, ça va être coton pour rendre ça feng-shui.

La belle occase

Pas bégueules de prime abord, on entame les hostilités à grand coup de Johnny Walker, on se raconte un peu. A peine couchés on constate qu’on entend plutôt bien le clocher situé à 30 mètres de l’appart, qui carillonne joyeusement toutes les 30 minutes. Que même le chien, ça a l’air de le saouler velu.

On se réveille péniblement à 8h, après une nuit chaotique entrecoupée d’appels à la prière dominicale et de ce putain de chien qui s’est dit que le meilleur moyen d’empêcher le frigo de vibrer était de lui aboyer dessus jusqu’à épuisement. Perso j’ai lu un livre entier dans la nuit tellement j’ai pas dormi. J’ai la vitalité d’un koala sous kétamine.

On décolle, il fait beau, il fait frais, ça va le faire. On tend le joufflu bien comme il faut à la caisse des remontées. On teste le nouveau matos, on salue quelques têtes connues, bref on fait aller pépèrement : des pistes, quelques jumps, une terrasse, quelques bières. Hell yeah bordel, c’est précisément pour tout ça que je suis ici.

Voilà, en gros

J’ai encore pas dormi, je songe sérieusement à fomenter un attentat à la motoneige piégée contre l’église du village. De toute façon, tout le monde pensera que c’est un coup des indépendantistes Savoyards, me dis-je. Tu dubites ? Je te jure que ça existe en vrai, mon plan est béton.

Premier jour de taf, mon patron. Une bonne tête à appeler son daron « tonton ».

Boss : Alors, bien installé ?
Moi : Quand j’étais gosse j’ai construit des cabanes dans les arbres qui étaient plus habitables que ton clapier de merde. Je te préviens direct, no fucking way je passe 5 mois là-dedans. Sinon je vais finir par mordre un client. Tiens regarde, je bave déjà un peu.
Boss : Ahem. Bon. Putain de Lyonnais, j’étais sûr que t’allais faire ta sucrée. Je vais voir si je peux te trouver autre chose.

Comme dans Bref, j’ai très distinctement entendu « Va te faire enculer ».

La prochaine fois je te raconterai comment j’ai démissionné au bout de 3 jours et déménagé chez mon pote Toto-la-rambarde à La Plagne, en mode je suce les assedics et je renonce à l’idée de travailler. Et puis je te mettrai des photos totalement breathtaking dès que j’aurai compris comment s’allume ce putain d’appareil. Sinon j’espère que tout va bien pour toi, que tu passes pas trop de temps dans les transports en commun ou dans les bouchons.